Histoire vraie
Ils appellent cela le Baby blues
Est-ce que l’on ne pourrait pas un peu me laisser en paix ? La tantine de Gérard, avec son sourire chevalin et ses 750 grammes de pralines, est-ce qu’elle sait combien de kilos j’ai pris pendant ma grossesse... Et combien il m’en reste à perdre ? Mon cousin Pierre et ses quatre bambins de 1 à 5 ans, est-ce qu’il a la mémoire courte au point d’ignorer qu’une jeune accouchée a besoin de repos ?
Et belle-mamy chérie qui est là tous les jours de 10 à 16 heures et ne m’épargne rien de ses conversations interminables dont elle a le secret, est-ce que je suis vraiment obligée de lui donner la réplique alors que je n’ai envie que d’une seule chose : la paix ?
J’avais évidemment tout lu sur le BABY-BLUES pendant ma grossesse. Il me semblait intellectuellement inconcevable que l’on puisse déprimer aprés avoir connu ce que l’existence peut nous réserver de plus grandiose, à nous femmes : donner la vie. J’avais tort.
L’inévitable Martine, qui arrive avec, dans les bras, le quatorzième nounours que Babychou aura reçu en trois jours d’existence, a bien entendu son avis là-dessus : "C’est la vraie vie d’adulte qui commence, ma grande. Avec ses responsabilités" m’assène-t-elle, en me tendant un exemplaire du "Mythe de la mauvaise mère", par Jane Swigart, un ouvrage destiné à flanquer des angoisses existentielles à la première maman venue. Je le recommande aux optimistes incurables et aux heureuses natures : elles auront enfin l’occasion de se faire du mauvais sang.
Je regarde Petitou dormir du sommeil des anges. Dans un quart d’heure, il faudra que je le mette à nouveau au sein. Rien n’est laissé au hasard dans sa jeune existence. Tout est noté sur une fiche posée à côté de son berceau en plexiglas transparent : la qualité de ses selles, l’abondance de régurgitations (sur mon pyjama en soie), sa température et les horaires de ses repas. L’ALLAITEMENT est laborieux. En pleine phase de montée de lait, j’ai les seins gonflés et douloureux. Mais je persiste. Tout ce que je demande, c’est que l’on me laisse nourrir bébé dans un calme relatif. Avec ces puéricultrices qui passent la tête dans ma chambre à tous propos, les coups de fil et les visites impromptues, ce n’est pas la joie.
Hier j’ai même eu droit à la venue de sa majesté Big Boss. Qui a posé sur mon lit (je n’ai évidemment plus un seul vase de libre, avec tous les bouquets que j’ai reçus, ma chambre ressemble à une succursale d’Interflora) un bouquet de roses jaunes. En faisant semblant de ne pas remarquer qu’il surprenait Petitou en pleine tétée gastronomique.
C’est inévitable. Face à un nouveau-né, se sentant surveillé par les regards des jeunes parents susceptibles, tout visiteur de maternité se croit obligé de se livrer au petit jeu des RESSEMBLANCES. Histoire de meubler la conversation. Un moment éprouvant pour le père, qui croit immanquablement que son fils lui ressemble. Et pour la mère, qui ne doute pas une seule seconde d’avoir accouché d’une petite merveille, unique au monde. L’irrésistible Babychou aurait le nez de tonton Georges, le sourire de tante Aline, le menton du cousin de Gérard et les yeux de belle-mamy ? Sans parler des oreilles de ma cousine Claire, qui est partie vivre au Canada ? Allons bon. Si c’était vrai, il ne nous resterait plus qu’à immigrer sur une île déserte à attendre le moment venu pour pratiquer une opération esthétique. Les gens disent vraiment n’importe quoi.
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